Définir la mobilisation spontanée
Alors que la fréquence et l’intensité des catastrophes augmentent, aggravées par la crise climatique, de plus en plus de personnes s’intéressent à la façon dont l’engagement citoyen et le volontariat « spontanés » en période de crise pourraient être mieux intégrés aux stratégies institutionnelles et opérationnelles existantes de gestion et de réduction des risques de catastrophe (GRRC) (Daddoust et al., 2021 ; Nissen et al., 2021 ; Shaw et al., 2025). La mobilisation « spontanée » de groupes de bénévoles et/ou de citoyens à la suite d’aléas majeurs est une caractéristique récurrente de la réponse aux catastrophes. Cette « mobilisation spontanée » fait référence à l’action et à l’organisation de bénévoles et/ou de citoyens en dehors du cadre formel de la réponse – c’est-à-dire sans avoir été formellement recrutés ou formés par des organisations gouvernementales ou non gouvernementales dans le cadre d’une réponse officielle (Paciarotti & Cesaroni, 2020).
En période de crise, il n’est en effet pas rare de voir des groupes composés de personnes, affectées elles-mêmes ou non par la catastrophe, s’organiser spontanément afin de participer aux efforts de la réponse, notamment en entreprenant des activités de recherche, de secours, de nettoyage, de transport et/ou de distribution de produits de première nécessité aux victimes et acteurs de l’urgence (Daddoust et al., 2021 ; Nissen et al., 2021). Ces mobilisations peuvent correspondre à l’expansion d’activités d’organisations préexistantes (par exemple un restaurant distribuant des repas aux personnes affectées) ou à la formation de nouvelles organisations ou groupes pouvant ensuite éventuellement se pérenniser dans le temps (voir Aguirre et al., 2016 ; Nissen et al., 2021).
Bien qu’il s’agisse d’un phénomène courant, la reconnaissance et l’intégration de cette mobilisation volontaire spontanée dans la planification formelle des interventions par les professionnels de la GRRC ne sont pas toujours aisées (Aguirre et al., 2016 ; Twigg & Mosel, 2017 ; Haro et al., 2020). L’absence de formation et d’expérience formelle caractéristique de cette action citoyenne est souvent considérée par les professionnels de la GRRC comme représentant un risque pour l’efficacité du travail de réponse officiel et comme susceptible de compromettre la santé et la sécurité des populations affectées et des bénévoles eux-mêmes (Daddoust et al., 2021). L’expérience et la recherche scientifique montrent pourtant que ces actions et mobilisations spontanées présentent un intérêt pour le secteur de la GRRC, notamment en libérant du temps au personnel qualifié pour mener des activités d’intervention plus techniques et complémentaires à celles spontanément entreprises par les citoyens (voir Twigg & Mosel, 2017 ; Lorenz et al., 2017). Face au caractère incontournable de cette mobilisation citoyenne et à ses potentiels aspects positifs, il semble utile de s’interroger sur la meilleure façon de préparer, d’accueillir, d’accompagner et éventuellement d’encadrer ces formes spontanées d’engagement.
GRRC et Croix-Rouge française
Le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge constitue un acteur singulier de la réponse aux crises et aux catastrophes dans le monde. Ses différentes composantes interviennent de manière coordonnée au plus près des populations affectées.
Le modèle de réponse formelle aux catastrophes de la Croix-Rouge française (CRf) se décline en différents niveaux : global, régional et local. Au niveau global, la CRf dispose de deux équipes spécialisées dans les situations d’urgence déployées sous l’emblème et la coordination de la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR) : les équipes de réponse aux urgences humanitaires (Emergency response units – ERU) et les équipes d’intervention rapide (Rapid Response). Au niveau régional, les plateformes d’intervention régionale (PIR) de la CRf situées dans les régions Amériques-Caraïbes (PIRAC), Océan Indien (PIROI) et Océan Pacifique Sud (PIROPS) permettent un positionnement stratégique, notamment dans les régions les plus affectées par les aléas climatiques. Au niveau local, le maillage territorial unique de la CRf avec plus de 1 000 implantations locales et 8 400 bénévoles secouristes mobilisables permet à la CRf d’agir rapidement auprès des populations sinistrées afin d’apaiser les souffrances physiques et psychologiques.
La CRf est actuellement engagée dans une démarche de refonte de ses pratiques de GRRC. Dans sa Stratégie 2030, elle s’est fixé comme objectif de prioriser et de transformer ses activités autour de 3 missions : 1) « Observer, préparer, former et mobiliser les solidarités de proximité pour réduire les risques, permettre à chacun de déployer son potentiel et d’apprendre à se protéger et à protéger les autres » ; 2) « Porter assistance aux personnes en situation de crise collective ou de rupture de vie et prendre soin des blessures physiques et psychologiques » ; et 3) « Donner à chacun les clés de son rebond par sa participation à la société » (Croix-Rouge française, 2021 : 4). C’est dans le cadre de cette stratégie et pour répondre à ces objectifs que la CRf souhaite mieux comprendre les formes, contraintes, catalyseurs et facteurs d’apparition et de durabilité de mobilisation spontanée en période de crise. Elle souhaite à terme mieux accueillir et accompagner ces formes d’engagement spontané afin de renforcer la résilience des populations affectées.
État de l’art – Que dit la recherche actuelle sur la mobilisation spontanée en réponse aux catastrophes ?
Les recherches existantes sur la mobilisation spontanée en réponse aux catastrophes soulignent certains risques associés à la mobilisation spontanée en période de crise. Tout d’abord, le fait que ces mobilisations impliquent des défis importants en matière de coordination, de communication, de logistique, de santé et de sécurité pour les gestionnaires des urgences (Twigg et Mosel, 2017 ; Paciarotti & Cesaroni, 2020). L’arrivée d’un grand nombre de personnes, d’équipements et de véhicules sur le site d’une catastrophe peut en effet obstruer et entraver les programmes de réponse officiels (Sauer et al., 2014 ; Paciarotti & Cesaroni, 2020). La coordination et la communication avec les groupes informels risquent également de détourner les professionnels de la GRRC d’autres actions et besoins urgents (Daddoust et al., 2021 ; Sperling & Schryen, 2022). Sur la question spécifique de bénévoles venant de l’extérieur, les chercheurs notent le risque que ces derniers ne soient pas toujours sensibilisés aux besoins, pratiques et préférences spécifiques des communautés qu’ils souhaitent aider et que leurs besoins en nourriture, eau et équipement puissent peser sur les ressources déjà limitées et destinées aux victimes de la catastrophe (Daddoust et al., 2021). La sécurité des citoyens mobilisés représente enfin une question centrale – ces derniers s’exposant à des risques importants en termes de blessures, traumatismes psychiques, décès et/ou dommages dans un contexte de cadre règlementaire souvent flou, voire inexistant (Sauer et al., 2014).
Les recherches existantes mettent néanmoins également en lumière un certain nombre d’aspects positifs de la mobilisation spontanée. Tout d’abord, le fait que ce type de mobilisation ait le potentiel d’augmenter la capacité de la réponse officielle en termes de main-d’œuvre et de ressources (Aguirre et al., 2016). Les activités entreprises de façon spontanée par des groupes informels locaux, notamment en matière de « search and rescue », peuvent par exemple s’avérer particulièrement utiles lors de catastrophes caractérisées par un isolement de la population affectée et une difficulté pour les services d’urgence de se rendre sur place pour porter secours (Aguirre et al., 2016 ; Twigg & Mosel, 2017). Les chercheurs notent par ailleurs que ce type de mobilisations répondrait à un besoin profond et humain de se sentir utile et d’aider en période post-catastrophe. Alors que l’expérience d’une catastrophe est souvent subie et vécue de façon passive, la mobilisation spontanée pourrait redonner aux individus un sentiment d’agentivité ayant pour effet de stimuler les sentiments d’estime de soi, de guérison et d’autonomisation (Twigg et Mosel, 2017 ; Nissen et al., 2021). Les chercheurs notent enfin que la mobilisation spontanée pourrait conduire, sur le long terme, à un plus fort engagement communautaire et bénévole, plusieurs recherches montrant que l’engagement spontané aurait tendance, au niveau individuel, à se pérenniser dans le temps sous la forme d’engagements volontaires plus formels (Twigg et Mosel, 2017).
Bien que cet état de l’art donne des clés initiales de compréhension du phénomène de mobilisation spontanée en période de catastrophe, les recherches existantes restent relativement peu nombreuses et inégalement réparties, avec une surreprésentation d’études de cas dans certains pays et peu de littérature publiée en langue française. Davantage de recherches empiriques et comparatives dans différentes zones géographiques, en particulier en France ainsi que dans différents contextes socio-économiques semblent ainsi nécessaires (Twigg et Mosel, 2017 ; Haro et al., 2020).
Objectifs de l’appel
L’objectif de cet appel est de permettre une meilleure compréhension des formes, contraintes et leviers de la mobilisation spontanée en réponse aux catastrophes en France. Quels sont en France les ressorts des mobilisations spontanées ? Quelles formes ces mobilisations prennent-elles ? Quel est le rôle du contexte géographique et des facteurs socio-culturels dans leur émergence ? Quels sont les rouages interactionnels de ces mobilisations avec les dispositifs institutionnels de réponse aux urgences ? Comment mettre en place des mécanismes d’apprentissage sur l’équilibre mobilisations formelles/informelles ? Et comment la Croix-Rouge pourrait-elle contribuer à optimiser ces mobilisations de manière coordonnée et concertée ?
La recherche devra permettre de répondre à ces questions, notamment afin de contribuer aux actions de GRRC de la CRf destinées à mieux accompagner et encadrer les mobilisations spontanées en réponse aux catastrophes et à faciliter le rétablissement des populations affectées (dispositifs d’encadrement, de formation et de sensibilisation à destination des acteurs GRRC de la CRf, des collectivités territoriales et du grand public).